Studies in Western Tapestry
Back to home pageBIBLIOGRAPHY :: e-articles > Delmarcel, Mazarin
Presenting SWT Exhibitions New Titles per Trimester
Guidelines for submissions Research Highlights
Colophon Miscellaneous News archive
     
 

 

Guy Delmarcel
Compte rendu: Patrick Michel, Mazarin, prince des collectionneurs. Les collections et l’ameublement de cardinal Mazarin (1602-1661). Histoire et analyse, Notes et Documents des musées de France, 34, Paris (RMN) 1999.

665 pages, et 209 fig. noir-blanc dans le texte; ISBN 2–7118-3865-X

 

Durant les dernières décennies, l’histoire de l’art a exploité une veine encore peu explorée auparavant, celle de l’histoire des collections, permettant ainsi de reconstituer des intérieurs et d’englober des disciplines artistiques très diverses. Ce sont surtout les collections italiennes qui firent l’objet de telles études: celles d’Andrea Doria à Gênes, des Farnèse à Parme et à Naples, des Barberini à Rome, des Gonzague à Mantoue et ailleurs, mais aussi les ensembles de la royauté et de la noblesse française, grâce aux travaux bien connus d’Antoine Schnapper.

Un des ensembles les plus prolifiques du XVIIe siècle était assurément formé par les collections du cardinal Jules Mazarin. Le jeune italien Giulio Mazarini, ayant débuté sa carrière dans la diplomatie vaticane, fut remarqué par Richelieu lors de sa mission comme nonce extraordinaire en France dès 1634. Naturalisé en 1639 et devenu cardinal en 1641, il devint le ministre principal d’Anne d’Autriche après la mort de Louis XIII en 1643; et il fut ainsi l’homme le plus puissant (et le plus haï) du royaume. Pourvu d’un fortune considérable, il collectionna avidement les oeuvres d’art de tout genre, et ceci dès ses premières fonctions à Rome auprès des Barberini jusqu’à son départ temporaire lors de la Fronde, de 1649 à 1653, période durant laquelle une grande partie de ses collections furent dispersées. Revenu au pouvoir, il maintint celui-ci jusqu’à sa mort le 8 mars 1661 au château de Vincennes. Durant cette dernière partie de sa vie, il reconstitua et élargit encore considérablement ses collections, et ceci avec l’aide d’un autre futur grand commis de l’état, Jean Baptiste Colbert.

Le mérite revient à Patrick Michel, professeur à l’Université de Bordeaux III, de s’être attelé à la besogne énorme de rechercher et de collationner de façon critique les innombrables documents et écrits concernant ces collections successives et de nous en livrer ici une analyse vraiment impressionnante, fruit d’années de recherches. Cette analyse s’étendant sur quelques 650 pages, imprimées dans un caractère de grande densité (presque trop petit pour tout porteur de lunettes ...), se divise en trois parties. Les deux premières décrivent en détail la formation de ces collections, d’abord jusqu’à la Fronde, ensuite de la reconstitution à la dispersion après sa mort. Un troisième volet analyse les collections de façon systématique, reconstituant leur aspect en partant d’oeuvres similaires et tentant aussi et surtout de retrouver ce qui en a subsisté de nos jours. Sculptures,tableaux, mobilier, tentures de tapisserie et objets d’art (orfèvrerie, gemmes, bijoux, céramiques, émaux etc.) sont ainsi passés au crible, et le bilan en est absolument impressionnant.


L’art de nos régions y est représenté surtout par deux disciplines, les tableaux et les tapisseries. La préférence du cardinal pour la peinture flamande allait vers le portrait. Hormis un portrait du cardinal-infant par Rubens, il acquit surtout pas moins de vingt-quatre portraits d’Antoine van Dyck, principalement lors de la vente des collections de Charles Ier d’Angleterre sous Cromwell en 1649 (pp. 207-209 et 394-95), représentant les membres de la famille royale, des aristocrates anglais mais aussi Marie de Medicis (à présent au musée de Bordeaux); ainsi qu’une Crucifixion en grisaille d’Otto Venius et trois paysages de Paul Bril.

Quant aux tapisseries du cardinal, l’auteur leur réserve une large part de son étude. On peut suivre la genèse de cette collection au fil des ans, d’abord par les acquisitions de la première période (pp. 160-167), les achats lors des ventes anglaises de 1649 (p.210), surtout les acquisitions à grande échelle après 1651 (pp. 279-299). Tout un chapitre leur est réservé dans l’analyse systématique de la troisième partie (pp.438-470), enfin des commentaires judicieux sont livrés sur leur présentation (pp. 522 et 533). En 1653 la collection comportait 38 tentures complètes, dont 20 des Flandres. En 1661, lors du décès de Mazarin, ce chiffre s’éleva à 59 tentures dont 31 des Flandres.

Il n’ est pas possible d’entrer ici en détail dans ce matériel si riche, apportant maint document inédit et traitant de plusieurs tentures célèbres. Par le truchement de ses intermédiaires et de ses agents à l’étranger, Mazarin était toujours à l’affût d’achats avantageux lorsque des collectionneurs célèbres mirent leurs tentures en vente. En 1653-54, il essaya d’acquérir certaines pièces des collections royales anglaises. La fameuse tenture d’Abraham, fleuron de la collection de Henry VIII, lui échappa, mais il acquit une tenture du Manège, probablement d’après Jordaens (et non Rubens, p.211), diverses pièces de David et de la Passion. La dénomination de “fabrique d’ Angleterre” dans ses inventaires ultérieurs peut se rapporter à des produits de Mortlake (tels que Héro et Léandre, ou les Actes des Apôtres) mais aussi à des pièces flamandes anciennes acquises en Angleterre à cette époque (p.442). Parmi elles, la fameuse Glorification du Christ, à présent à la National Gallery of Art de Washington, qualifiée encore “la Mazarine” de nos jours (p.447). A la même époque, en 1654-1655, il en acquit aussi, grâce aux efforts diplomatiques de Colbert, chez le duc de Guise: ce furent les Chasses Maximiliennes, la tenture des Bestions et de Mois grotesques (p.281-284). Il est ainsi surprenant d’apprendre que le cardinal refusa par deux fois (en 1647 et 1657) la tenture célèbre des Amours de Jupiter, perdue de nos jours, mais tissée à Bruxelles d’après les maquettes de Perino del Vaga pour Andrea Doria et vendue par ses héritiers en 1644 au vice-roi de Naples (p. 280-281). Il commanda peu de tentures nouvelles, son goût étant orienté vers les tentures anciennes de la Renaissance, ce qui lui fit écrire à ce propos: “le nuove non fanno per me” (p.293). Un exemplaire subsiste des portières ornées de ses armes (p. 291, fig.51, et p. 458) : le dessin central est de style italien, mais la bordure en est indubitablement flamande.


L’analyse systématique du contenu de la collection nous présente tous les sujets dans leur grande diversité iconographique. Quelques précisions peuvent y être apportées ici. Le cardinal possédait une tenture de Jacob, en dix pièces, certainement d’après les dessins de van Orley; dont toutes les éditions connues (e.a. Bruxelles et Florence) portent la marque de Willem de Kempeneer, pas celle de Pannemaker (p.441) (Guy Delmarcel, La tapisserie flamande du XVe au XVIIIe siècle, Paris, 1999, pp. 100 et 121). La tenture de Céphale et Procris, en six pièces, sujet rare à la Renaissance, peut avoir été tissée d’après les cartons des pièces conservées encore aux musées du Vatican (Clifford Brown & Guy Delmarcel, Tapestries for the Courts of Federico II, Ercole and Ferrante Gonzaga. 1522- 1563, Seattle-Londres, 1996, p. 142-147; et Delmarcel, op. cit., 1999, p. 114). Un exemplaire de l’Histoire de Tarquin, fin du XVe siècle, est encore toujours à la cathédrale de Zamora (p. 450) (P. Asselberghs, Los tapices flamencos de la catedral de Zamora, Salamanque, 1999, p. 221-238). De la tenture du Grand Scipion, du maréchal de Saint-André, passée ensuite chez Marie de Médicis et enfin chez Mazarin, quatre pièces (mal étudiées car à peine photographiées) subsistent encore à la Fondation Hearst à San Simeon, Californie (p.451). La première édition de la tenture des Fructus Belli, aux armoiries de Ferdinand de Gonzague¸ ne fut pas vendue à Charles Quint (p. 452) mais elle subsista chez les Gonzague jusqu’en 1709 et passa ensuite chez Jean Baptiste Colbert de Torcy (Brown & Delmarcel, op. cit., 1996, p. 69). L’édition offerte à Mazarin lors de la Paix des Pyrénées fut tissée par la suite, peut-être chez Reymbouts à Bruxelles vers 1600. Cet échange de tapisseries entre Luis Mendez de Haro et Mazarin mérite encore une étude plus approfondie. La mention d’ une tenture brugeoise des Mois n’est pas nécessairement une erreur de la part de Brienne (p. 456): il existe effectivement, entre autres à Vienne, de telles tentures du XVIIe siècle s’inspirant de modèles de la Renaissance (Guy Delmarcel & Erik Duverger, Bruges et la tapisserie, Mouscron, 1987, pp. 411-425). Enfin, les Jeux d’Enfants de Léon X d’après Jean d’Udine furent tissées à Bruxelles par Pierre d’Enghien, dit van Aelst, et non par Pierre Coecke, le peintre (p. 455) (Rolf Quednau, dans le catalogue d’ exposition Raffaello in Vaticano, Cité du Vatican, 1984-85, p. 357). Ces quelques remarques ponctuelles ne diminuent en rien la valeur des commentaires par ailleurs très complets et bien fondés de ce chapitre.


Il est devenu de bon ton de pourvoir livres et articles d’histoire de l’art de titres à épithètes suggestives, une mode qui nous vient du monde anglo-saxon et surtout de jeunes auteurs américains. Ce livre-ci n’a pas volé le sien: Mazarin peut être nommé à juste titre le “prince des collectionneurs” de son siècle, et Patrick Michel a bien servi son prince par cette étude magistrale. Quiconque prétendra étudier l’art du XVIIe siècle européen, devra y recourir sous peine d’être incomplet. Rares sont devenus les livres aussi fondamentaux.


 

Publié dans la Revue belge d’archéologie et d’histoire de l’art LXXII (2003): 174-176.

 

Back to top